Mains

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Mains
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Ce ne sont pas des mains d’altesse, 

De beau prélat quelque peu saint, 

Pourtant une délicatesse 

Y laisse son galbe succinct.
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Ce ne sont pas des mains d’artiste, 

De poète proprement dit, 

Mais quelque chose comme triste 

En fait comme un groupe en petit ;
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Car les mains ont leur caractère, 

C’est tout un monde en mouvement 

Où le pouce et l’auriculaire 

Donnent les pôles de l’aimant.
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Les météores de la tête 

Comme les tempêtes du coeur, 

Tout s’y répète et s’y reflète 

Par un don logique et vainqueur.
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Ce ne sont pas non plus les palmes 

D’un rural ou d’un faubourien ; 

Encor leurs grandes lignes calmes 

Disent :  » Travail qui ne doit rien.  »
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Elles sont maigres, longues, grises, 

Phalange large, ongle carré. 

Tels en ont aux vitraux d’églises 

Les saints sous le rinceau doré,
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Ou tels quelques vieux militaires 

Déshabitués des combats 

Se rappellent leurs longues guerres 

Qu’ils narrent entre haut et bas.
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Ce soir elles ont, ces mains sèches, 

Sous leurs rares poils hérissés, 

Des airs spécialement rêches, 

Comme en proie à d’âpres pensers.
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Le noir souci qui les agace, 

Leur quasi-songe aigre les font 

Faire une sinistre grimace 

A leur façon, mains qu’elles sont.
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J’ai peur à les voir sur la table 

Préméditer là, sous mes yeux, 

Quelque chose de redoutable, 

D’inflexible et de furieux.
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La main droite est bien à ma droite, 

L’autre à ma gauche, je suis seul. 

Les linges dans la chambre étroite 

Prennent des aspects de linceul,
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Dehors le vent hurle sans trêve, 

Le soir descend insidieux… 

Ah ! si ce sont des mains de rêve, 

Tant mieux, – ou tant pis, – ou tant mieux !
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❤️ Paul Verlaine ❤️
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Mon rêve familier … 

Mon rêve familier
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Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime

Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

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Car elle me comprend, et mon coeur, transparent

Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

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Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.

Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la Vie exila.

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Son regard est pareil au regard des statues,

Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
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❤️ Paul Verlaine ❤️
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