Le saut de l’Ange

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Le saut de l’ange

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J’étais guerrier mongol

Chevauchant, sabre au clair, dans les plaines asiates.

Cris, larmes, sang, sueur. Ivresse, victoires, conquêtes.

Le vent qui alors battait dans mes cheveux

M’avait vidé la tête.
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Je fus coureur des bois. Indien. Iroquois.

D’une oreille aiguisée, je savais reconnaître

Parmi le bruit des feuilles le frisson de la biche.

En ce temps-là, je chassais l’ours brun, le daim, l’élan.

Parfois, même, l’homme blanc.
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J’ai été homme bleu.

Vigie Touareg, fichée sur une dune,

De mes yeux de faucon,

Je regardais tanguer dans le désert de sable

Celle que nous allions razzier : la longue caravane.
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Rêves puérils nés d’une imagination fertile,

Ou frisson plus profond de la bête assoupie,

Le guerrier que je fus, le chasseur que je suis,

Sait que le temps est venu d’un combat moins factice,

Où le gibier suprême n’est autre que moi-même.
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Aujourd’hui je comprends que de toutes mes luttes

Je n’étais pas perdant puisqu’elles étaient sans but.

S’imaginer héros pour ne pas détaler,

Se vouloir sans peur parce qu’on s’y croit forcé.

Ne pas pleurer, ne pas trembler, ne pas céder. 
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Tout ça est terminé.
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Vieil enfant qui n’a pu terrasser ses dragons,

Je pose sans regret mon arc et mes flèches.

Et lavant mon visage, je mue de mon passé.

Alors, nu dans la lumière qui m’appelle et m’attire,

Je marche sur la planche qui domine l’abîme.
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Au bord du précipice, sur le bois qui oscille,

Dans un élan soudain qui me grise et m’enfièvre

En écartant les bras pour étendre mes ailes

Voluptueusement. Riant de ma métamorphose

Je peux, enfin, dans une joie sans mélange
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Faire le saut de l’ange.
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❤️ Bernard DEMARET ❤️
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