La chanson du Fou (1)

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Chanson de fou (I)
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Le crapaud noir sur le sol blanc 

Me fixe indubitablement 

Avec des yeux plus grands que n’est grande sa tête ; 

Ce sont les yeux qu’on m’a volés 

Quand mes regards s’en sont allés, 

Un soir, que je tournai la tête. 
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Mon frère ? il est quelqu’un qui ment, 

Avec de la farine entre ses dents ; 

C’est lui, jambes et bras en croix, 

Qui tourne au loin, là-bas, 

Qui tourne au vent, 

Sur ce moulin de bois.
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Et Celui-ci, c’est mon cousin 
Qui fut curé et but si fort du vin 

Que le soleil en devint rouge ; 

J’ai su qu’il habitait un bouge, 

Avec des morts, dans ses armoires. 
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Car nous avons pour génitoires 

Deux cailloux 

Et pour monnaie un sac de poux, 

Nous, les trois fous, 

Qui épousons, au clair de lune, 

Trois folles dames, sur la dune.
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❤️ Emile Verhaeren ❤️
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La louange du corps humain

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La louange du corps humain
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Dans la clarté plénière et ses rayons soudains 

Brûlant, jusques au coeur, les ramures profondes, 

Femmes dont les corps nus brillent en ces jardins, 

Vous êtes des fragments magnifiques du monde.
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Au long des buis ombreux et des hauts escaliers, 

Quand vous passez, joyeusement entrelacées, 

Votre ronde simule un mouvant espalier 

Chargé de fruits pendus à ses branches tressées.
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Si dans la paix et la grandeur des midis clairs 

L’une de vous, soudain, s’arrête et plus ne bouge, 

Elle apparaît debout comme un tyrse de chair 

Où flotterait le pampre en feu de ses crins rouges.
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Lasses, quand vous dormez dans la douce chaleur,

Votre groupe est semblable à des barques remplies

D’une large moisson de soleil et de fleurs

Qu’assemblerait l’étang sur ses berges pâlies.
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Et dans vos gestes blancs, sous les grands arbres verts, 

Et dans vos jeux noués, sous des grappes de roses, 

Coulent le rythme épars dans l’immense univers 

Et la sève tranquille et puissante des choses.
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Vos os minces et durs sont de blancs minéraux 

Solidement dressés en noble architecture ; 

L’âme de flamme et d’or qui brûle en vos cerveaux 

N’est qu’un aspect complexe et fin de la nature.
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Il est vous-même, avec son calme et sa douceur, 

Lc beau jardin qui vous prête ses abris d’ombre 

Et le rosier des purs étés est votre coeur, 

Et vos lèvres de feu sont ses roses sans nombre.
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Magnifiez-vous donc et comprenez-vous mieux !

Si vous voulez savoir où la clarté réside, 

Croyez que l’or vibrant et les astres des cieux 

Songent, sous votre front, avec leurs feux lucides.
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Tout est similitude, image, attrait, lien ;

Ainsi que les joyaux d’un bougeant diadème,

Tout se pénètre et se mire, ô femmes, si bien

Qu’en vous et hors de vous, tout est vous-mêmes.
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❤ Émile VERHAEREN ❤
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Fut-il en nous une seule tendresse …

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Fut-il en nous une seule tendresse
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Fut-il en nous une seule tendresse,

Une pensée, une joie, une promesse,

Que nous n’ayons semée au-devant de nos pas ?
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Fut-il une prière en secret entendue,

Dont nous n’ayons serré les mains tendues 

Avec douceur sur notre sein ?
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Fut-il un seul appel, un seul dessein,

Un voeu tranquille ou violent

Dont nous n’ayons accéléré l’élan ?
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Et, nous aimant ainsi,

Nos coeurs s’en sont allés, tels des apôtres,

Vers les doux coeurs timides et transis

Des autres,

Ils les ont conviés, par la pensée,

A se sentir aux nôtres fiancés,

A proclamer l’amour avec des ardeurs franches,

Comme un peuple de fleurs aime la même branche,

Qui le suspend et le baigne dans le soleil ;

Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, 

S’est mise à célébrer tout ce qui aime, 

Magnifiant l’amour pour l’amour même, 

Et à chérir, divinement, d’un désir fou, 

Le monde entier qui se résume en nous.
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❤️ Emile Verhaeren ❤️
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… Deux Chaises … 

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Mets ta chaise près de la mienne
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Mets ta chaise près de la mienne 

Et tends les mains vers le foyer 

Pour que je voie entre tes doigts 

La flamme ancienne 

Flamboyer ; 

Et regarde le feu 

Tranquillement, avec tes yeux 

Qui n’ont peur d’aucune lumière 

Pour qu’ils me soient encore plus francs 

Quand un rayon rapide et fulgurant 

Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire.
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Oh ! que notre heure est belle et jeune encore 

Quand l’horloge résonne avec son timbre d’or 

Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche 

Et qu’une lente et douce fièvre 

Que nul de nous ne désire apaiser, 

Conduit le sûr et merveilleux baiser 

Des mains jusques au front, et du front jusqu’aux lèvres.
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Comme je t’aime alors, ma claire bien-aimée, 

Dans ta chair accueillante et doucement pâmée 

Qui m’entoure à son tour et me fond dans sa joie ! 

Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras 

Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, 

Après l’instant de plaisir fou que tu m’octroies, 

Tranquillement, près de ton coeur, reposera.
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Car je t’aime encor mieux après l’heure charnelle 

Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle 

Fait succéder le repos tendre à l’âpre ardeur 

Et qu’après le désir criant sa violence 

J’entends se rapprocher le régulier bonheur 

Avec des pas si doux qu’ils ne sont que silence.
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❤️ Emile Verhaeren ❤️
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A la gloire du vent 

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A la gloire du vent
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– Toi qui t’en vas là-bas, 

Par toutes les routes de la terre, 

Homme tenace et solitaire, 

Vers où vas-tu, toi qui t’en vas ?
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– J’aime le vent, l’air et l’espace ; 

Et je m’en vais sans savoir où, 

Avec mon coeur fervent et fou, 

Dans l’air qui luit et dans le vent qui passe.
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– Le vent est clair dans le soleil, 

Le vent est frais sur les maisons, 

Le vent incline, avec ses bras vermeils, 

De l’un à l’autre bout des horizons, 

Les fleurs rouges et les fauves moissons.
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– Le Sud, l’Ouest, l’Est, le Nord, 

Avec leurs paumes d’or, 

Avec leurs poings de glace, 

Se rejettent le vent qui passe.
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– Voici qu’il vient des mers de Naple et de Messine

Dont le geste des dieux illuminait les flots ; 

Il a creusé les vieux déserts où se dessinent 

Les blancs festons de sable autour des verts îlots. 

Son souffle est fatigué, son haleine timide, 

L’herbe se courbe à peine aux pentes du fossé ;

Il a touché pourtant le front des pyramides 

Et le grand sphinx l’a vu passer.
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– La saison change, et lentement le vent s’exhume 

Vêtu de pluie immense et de loques de brume.
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– Voici qu’il vient vers nous des horizons blafards, 

Angleterre, Jersey, Bretagne, Ecosse, Irlande, 

Où novembre suspend les torpides guirlandes 

De ses astres noyés, en de pâles brouillards ; 

Il est parti, le vent sans joie et sans lumière :

Comme un aveugle, il erre au loin sur l’océan 

Et, dès qu’il touche un cap ou qu’il heurte une pierre, 

L’abîme érige un cri géant.
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– Printemps, quand tu parais sur les plaines désertes, 

Le vent froidit et gerce encor ta beauté verte.
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– Voici qu’il vient des longs pays où luit Moscou, 

Où le Kremlin et ses dômes en or qui bouge 

Mirent et rejettent au ciel les soleils rouges ; 

Le vent se cabre ardent, rugueux, terrible et fou, 

Mord la steppe, bondit d’Ukraine en Allemagne, 

Roule sur la bruyère avec un bruit d’airain

Et fait pleurer les légendes, sous les montagnes, 

De grotte en grotte, au long du Rhin.
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– Le vent, le vent pendant les nuits d’hiver lucides 

Pâlit les cieux et les lointains comme un acide.
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– Voici qu’il vient du Pôle où de hauts glaciers blancs

Alignent leurs palais de gel et de silence ;

Apre, tranquille et continu dans ses élans, 

Il aiguise les rocs comme un faisceau de lances ; 

Son vol gagne les Sunds et les Ourals déserts, 

S’attarde aux fiords des Suèdes et des Norvèges 

Et secoue, à travers l’immensité des mers, 

Toutes les plumes de la neige.
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– D’où que vienne le vent, 

Il rapporte de ses voyages, 

A travers l’infini des champs et des villages, 

On ne sait quoi de sain, de clair et de fervent. 

Avec ses lèvres d’or frôlant le sol des plaines, 

Il a baisé la joie et la douleur humaines 

Partout ; 

Les beaux orgueils, les vieux espoirs, les désirs fous, 

Tout ce qui met dans l’âme une attente immortelle, 

Il l’attisa de ses quatre ailes ; 

Il porte en lui comme un grand coeur sacré 

Qui bat, tressaille, exulte ou pleure 

Et qu’il disperse, au gré des saisons et des heures, 

Vers les bonheurs brandis ou les deuils ignorés.
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– Si j’aime, admire et chante avec folie 

Le vent, 

Et si j’en bois le vin fluide et vivant 

Jusqu’à la lie, 

C’est qu’il grandit mon être entier et c’est qu’avant 

De s’infiltrer, par mes poumons et par mes pores, 

Jusques au sang dont vit mon corps, 

Avec sa force rude ou sa douceur profonde, 

Immensément il a étreint le monde.
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❤️ Emile Verhaeren ❤️
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Lorsque s’épand sur notre seuil la neige fine …

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Lorsque s’épand sur notre seuil la neige fine …
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Lorsque s’épand sur notre seuil la neige fine 

Au grain diamanté,

J’entends tes pas venir rôder et s’arrêter 

Dans la chambre voisine.
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Tu retires le clair et fragile miroir 

Du bord de la fenêtre,

Et ton trousseau de clefs balle au long du tiroir 

De l’armoire de hêtre.
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J’écoute et te voici qui tisonnes le feu 

Et réveilles les braises ;

Et qui ranges autour des murs silencieux 

Le silence des chaises.
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Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits

La fugace poussière,

Et ta bague se heurte et résonne aux parois 

Frémissantes d’un verre.
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Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,

De ta présence tendre,

Et de la sentir proche et de ne pas la voir, 

Et de toujours l’entendre.
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❤️ Émile VERHAEREN (1855-1916) ❤️
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L’Arbre

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L’ARBRE

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Tout seul,

Que le berce l’été, que l’agite l’hiver,

Que son tronc soit givré ou son branchage vert,

Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,

Il impose sa vie énorme et souveraine

Aux plaines.
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Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans

Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;

Les yeux aujourd’hui morts, les yeux

Des aïeules et des aïeux

Ont regardé, maille après maille,

Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.

Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;

Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;

Il abritait leur sieste à l’heure de midi

Et son ombre fut douce

A ceux de leurs enfants qui s’aimèrent jadis.
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Dès le matin, dans les villages,

D’après qu’il chante ou pleure, on augure du temps ;

Il est dans le secret des violents nuages

Et du soleil qui boude aux horizons latents ;

Il est tout le passé debout sur les champs tristes,

Mais quels que soient les souvenirs

Qui, dans son bois, persistent,

Dès que janvier vient de finir

Et que la sève, en son vieux tronc, s’épanche,

Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,

– Lèvres folles et bras tordus –

Il jette un cri immensément tendu

Vers l’avenir.
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Alors, avec des rais de pluie et de lumière,

Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,

Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;

Il assaille le ciel, d’un front toujours plus haut ;

Il projette si loin ses poreuses racines

Qu’il épuise la mare et les terres voisines

Et que parfois il s’arrête, comme étonné

De son travail muet, profond et acharné.
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Mais pour s’épanouir et régner dans sa force,

Ô les luttes qu’il lui fallut subir, l’hiver !

Glaives du vent à travers son écorce.

Cris d’ouragan, rages de l’air,

Givres pareils à quelque âpre limaille,

Toute la haine et toute la bataille,

Et les grêles de l’Est et les neiges du Nord,

Et le gel morne et blanc dont la dent mord,

jusqu’à l’aubier, l’ample écheveau des fibres,

Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,

Sans que jamais pourtant

Un seul instant

Se ralentît son énergie

A fermement vouloir que sa vie élargie

Fût plus belle, à chaque printemps.
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En octobre, quand l’or triomphe en son feuillage,

Mes pas larges encore, quoique lourds et lassés,

Souvent ont dirigé leur long pèlerinage

Vers cet arbre d’automne et de vent traversé.

Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,

Il se dressait, superbement, sous le ciel bleu,

Il semblait habité par un million d’âmes

Qui doucement chantaient en son branchage creux.

J’allais vers lui les yeux emplis par la lumière,

Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,

Je le sentais bouger jusqu’au fond de la terre

D’après un mouvement énorme et surhumain ;

Et J’appuyais sur lui ma poitrine brutale,

Avec un tel amour, une telle ferveur,

Que son rythme profond et sa force totale

Passaient en moi et pénétraient jusqu’à mon coeur.
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Alors, j’étais mêlé à sa belle vie ample ;

Je me sentais puissant comme un de ses rameaux ;

Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;

J’aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,

La plaine immense et nue où les nuages passent ;

J’étais armé de fermeté contre le sort,

Mes bras auraient voulu tenir en eux l’espace ;
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Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps

Et je criais : » La force est sainte.

Il faut que l’homme imprime son empreinte

Tranquillement, sur ses desseins hardis :

Elle est celle qui tient les clefs des paradis

Et dont le large poing en fait tourner les portes « .

Et je baisais le tronc noueux, éperdument,

Et quand le soir se détachait du firmament,

je me perdais, dans la campagne morte,

Marchant droit devant moi, vers n’importe où,

Avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou.
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❤️ Emile Verhaeren ❤️
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