La Vie Idéale 

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La vie idéale
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a May 
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Une salle avec du feu, des bougies, 

Des soupers toujours servis, des guitares, 

Des fleurets, des fleurs, tous les tabacs rares, 

Où l’on causerait pourtant sans orgies. 
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Au printemps lilas, roses et muguets, 

En été jasmins, oeillets et tilleuls 

Rempliraient la nuit du grand parc où, seuls 

Parfois, les rêveurs fuiraient les bruits gais. 
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Les hommes seraient tous de bonne race, 

Dompteurs familiers des Muses hautaines, 

Et les femmes, sans cancans et sans haines, 

Illumineraient les soirs de leur grâce. 
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Et l’on songerait, parmi ces parfums 

De bras, d’éventails, de fleurs, de peignoirs, 

De fins cheveux blonds, de lourds cheveux noirs, 

Aux pays lointains, aux siècles défunts.
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❤ Charles Cros ❤
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Inscription

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Inscription
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Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d’innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.
Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu’on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Éclairs incompris de nos sages
Et qui, lassés, se sont éteints.
Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J’ai tout fouillé, j’ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.
J’ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L’ivresse d’un bal d’opéra,
Les soirs de rubis, l’ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l’ai voulu, cela sera.
Comme les traits dans les camées
J’ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu’on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l’heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.
Et les hommes, sans ironie,
Diront que j’avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.
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❤ Charles Cros ❤
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Plusieurs … langues … 

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Les langues
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Le russe est froid, presque cruel,

L’allemand chuinte ses consonnes ;

Italie, en vain tu résonnes

De ton baiser perpétuel.
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Dans l’anglais il y a du miel,

Des miaulements de personnes

Qui se disent douces et bonnes ;

Ça sert, pour le temps actuel.
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Les langues d’orient ? regret

Ou gloussement sans intérêt.

Chère, quand tu m’appelles Charles,
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Avec cet accent sang pareil

Le langage que tu me parles,

C’est le français, clair de soleil.
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❤️ Charles CROS (1842-1888) ❤️
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