Dimensions du Regard

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Dimensions du Regard
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Chaque regard est le point final

que l’homme met à sa solitude
et il est impossible d’aller au-delà sans rencontrer
l’épaisseur de mille vies dont une est à peine vécue.

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Le ciel est un peu de buée sur la fenêtre

au milieu de laquelle on s’égare comme en pleine mer.

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Adossé à l’ombre comme à un contrefort,

on voit les maisons couler de toutes leurs voilures.

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Il suffît qu’on reconnaisse son visage dans les vitres pour que le monde redevienne la place où le couchant se lisse comme un grand oiseau et où les femmes sont les seules choses qu’on peut tenir contre soi.
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Mais la plupart des jours sont des jours perdus

qui portent une date comme un soldat son matricule

et ils font du passé où ils reculent
la foule anonyme qui accompagne l’homme à sa mort.

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Reposant sur le socle des toits,

le bleu de l’air reste à l’avant du ciel.
Il touche parfois la terre
dans le regard des nouveau-nés.

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L’existence n’a pas de rebord.

Elle donne à même le vide
et nombreux sont ceux qui en tombent
sans avoir le temps de voir d’où vient le soleil.

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Les paysages sont tout seuls dans la verdure et la clarté loin des villes que l’homme ne peut quitter parce que ses pas sont inscrits d’avance dans toutes les rues où sa statue bouge.
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Sa vie tâtonne dans un tunnel au flanc duquel des visages de femmes posent une lueur vite dépassée par l’ombre qui recouvre en lui toutes les sources du jour
L’espace naît d’un seul calice de fleur ou même d’une paume mal fermée.

D’un regard, on peut lancer la rivière jusqu’au pont des villes.

Pour remettre la lumière dans le monde,
le matin donne des coups de hache aux fenêtres
et la plaine recommence à tourner comme un disque
entre les bords enfin visibles de l’horizon.

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En se dressant au milieu de leur sommeil, les hommes brisent la plus dure des roches.

Ils ploient encore quelques instants avant de se mesurer au géant du jour.
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Et c’est le même fruit d’air partagé entre toutes les bouches qui sont en pleine terre les seuls îlots où le soleil prend la forme d’une parole.
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Pour éveiller la ville d’entre les pierres le matin se fait fleuve dans ses rues

et un oiseau de clarté va battre des ailes contre les fenêtres qui disputent la nuit au jour.
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Les siècles qui s’abritent dans les murs installent partout des bancs d’ombre où l’on peut s’asseoir toute une vie avec un visage que le soleil n’atteindra jamais en entier.
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Les semences ne font pas de détours

pour passer entre les doigts de la terre
mais l’homme a besoin d’années pour découvrir
un seul plant de joie sur sa route.

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II ne frappe pas le sol en marchant parce que rien ne peut naître de ses pas que le corps vers lequel il est toujours rejeté comme un vaisseau dans le fond de la mer.
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A la même heure dans toutes les villes

les femmes s’abreuvent longuement aux vitrines.

Elles ont du soleil jusqu’au fond de la gorge
avec des dents toujours plantées comme en plein fruit.

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Elles sont pour les sens le seul objet
sur lequel ils s’exercent complètement.
C’est contre elles que la caresse perd son ombre,
que le corps de l’homme recouvre ses vraies dimensions.

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Les passants entrent dans leur regard sans y rester plus longtemps qu’une forêt dans l’averse.
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On les devine blanches sous leurs robes comme les plantes vivant loin du jour et elles peuvent ensoleiller toute une chambre avec la seule clarté qui monte de leurs jambes.
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Il y a un toit de soleil sur les forêts qui marquent le pas à l’horizon avec des arbres retenant contre eux le silencieux éboulement de la lumière.
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Le printemps s’enfonce très loin entre les pierres déchirées comme des draps et il avance de l’une à l’autre en rejetant derrière lui ses mèches de verdure.
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Toute la verrerie du vent peut sans mal tomber dans les feuilles ou même dans l’herbe.

Les oiseaux sont maintenant là pour la remonter intacte dans l’espace.
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Et le soir quand l’air est sans un geste et que la ville n’est plus qu’une montagne tronquée il reste sur les champs la hauteur de la paix enfin contenue entre mille villages.
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❤️ Lucien Becker ❤️
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L’Oreiller s’est vidé de sommeil …. 

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A la tombée du Plafond (1)
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I
Le vent n’a pas voulu votre haleine
l’oreiller s’est vidé de sommeil
Les colchiques sont des étoiles épuisées
et le matin glisse sur eux de son pas mouillé
de paupières pleines
Les bas mal tirés de l’aube
s’éclairent à peine de cuisses vernies
La fausse éloquence des usines
le rire faux des fenêtres
ne veulent plus se taire
Les murs se regardent sans comprendre
La buée est restée l’écorce docile des maisons
La tête ne pense pas dans la gelée des vitres
derrière la fenêtre il y a un grand vide
que ne peut chasser la main
Un vent fumeux un vent décapité
déborde au-dessus des trottoirs
amassés contre les portes closes
Pas un couteau de soleil dans le dos
la voix de la femme a la forme de sa robe
une tête sans yeux regarde derrière nos têtes
des signaux indéchiffrables heurtent nos certitudes
La pluie qui scie la porte
a pourri tant de cadavres mal enterrés
La lumière ne peut plus remonter
retenue dans les lampes livides
et dans les bouteilles bues
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❤️ Lucien Becker ❤️
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LA MAIN DE L’HOMME N’EST VRAIMENT VIVANTE …

Au fil de mes errances sur la toile, de blog poétique en blog poétique, je fini pas cliquer sur un lien m’amenant sur cette strophe de Lucien Becker :

« La main de l’homme n’est vraiment vivante
que quand elle s’enfonce entre deux cuisses
pour y chercher un sexe
qui se laisse découvrir comme un fruit dans l’herbe »

Oui, le blog en question ne publie QUE de la poèsie érotique …

Cette strophe, me coupe dans mon élan … La main de l’homme n’est-elle vivante qu’ainsi située ? Moi qui fantasme sur la main du poète, soudée à sa plume … Sur la main du peintre attachée à son pinceau …

A défaut de me troubler, l’image m’amuse … Un temps …

Et puis, ne m’amuse plus lorsque je découvre l’ensemble du poème … L’ensemble du desespoir de Lucien Becker …. « Rien à Vivre » ….

Touchée, bouleversée …

Le désir comme « seule issue » …
Le désir comme une respiration, une bouffée d’oxygène pour ne pas sombrer ….

Je vous laisse (re)découvrir le poème en question 😉

*** Idéelle ***

 

 

 

*** Après une journée perdue comme toutes les autres
à attendre dans un bureau qu’on ait gagné sa vie,
on entre dans la nuit
avec la certitude qu’elle vous offrira sa rançon de femmes.

Nuit toujours pareille avec ses convois de lumière
nuit tournant sous de hautes montagnes de vent
nuit qui fait briller les regards
nuit légère sur les paupières comme la mer sur les coquillages.

La main de l’homme n’est vraiment vivante
que quand elle s’enfonce entre deux cuisses
pour y chercher un sexe
qui se laisse découvrir comme un fruit dans l’herbe.

Cette chair que je froisse que j’attire à moi
comme une branche trop chargée
cette chair qui frémit
à mesure qu’on la dénude de son linge
comme on le fait à une jeune pousse
de l’argile qui la recouvre
cette chair est la seule étendue
où mon corps peut jeter l’ancre.

Cette chair est la seule issue
qui me mène à la pointe d’un désir
neuf et luisant comme un fer qu’on forge.
Comme une taupe le désir fouille cette femme
qui respire de tout son ventre.

© Lucien Becker, Rien à Vivre, 1947, Gallimard ***

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