Bohémiens en voyage …

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Bohémiens en voyage

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La tribu prophétique aux prunelles ardentes

Hier s’est mise en route, emportant ses petits

Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits

Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
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Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes

Le long des chariots où les leurs sont blottis,

Promenant sur le ciel des yeux appesantis

Par le morne regret des chimères absentes.
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Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,

Les regardant passer, redouble sa chanson;

Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
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Fait couler le rocher et fleurir le désert

Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert

L’empire familier des ténèbres futures.
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❤ Charles Baudelaire, « Les Fleurs du mal » ❤
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Les promesses d’un visage … 

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Les promesses d’un visage
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J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,

D’où semblent couler des ténèbres,

Tes yeux, quoique très noirs, m’inspirent des pensers

Qui ne sont pas du tout funèbres.
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Tes yeux, qui sont d’accord avec tes noirs cheveux,

Avec ta crinière élastique,

Tes yeux, languissamment, me disent :  » Si tu veux,

Amant de la muse plastique,
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Suivre l’espoir qu’en toi nous avons excité,

Et tous les goûts que tu professes,

Tu pourras constater notre véracité

Depuis le nombril jusqu’aux fesses ;
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Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,

Deux larges médailles de bronze,

Et sous un ventre uni, doux comme du velours,

Bistré comme la peau d’un bonze,
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Une riche toison qui, vraiment, est la soeur

De cette énorme chevelure,

Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur,

Nuit sans étoiles, Nuit obscure !  »
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❤️ Charles Baudelaire ❤️
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A une passante

A une passante

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La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
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Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
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Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
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Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
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❤️ Charles BAUDELAIRE ❤️
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LE CHAT DE BAUDELAIRE

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Le chat (1)
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Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;

Retiens les griffes de ta patte,

Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,

Mêlés de métal et d’agate.
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Lorsque mes doigts caressent à loisir

Ta tête et ton dos élastique,

Et que ma main s’enivre du plaisir

De palper ton corps électrique,
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Je vois ma femme en esprit. Son regard,

Comme le tien, aimable bête

Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
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Et, des pieds jusques à la tête,

Un air subtil, un dangereux parfum

Nagent autour de son corps brun.
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❤️ Charles Baudelaire ❤️
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Charles Baudelaire : Le Poison

Le poison
Le vin sait revêtir le plus sordide bouge 

D’un luxe miraculeux,

Et fait surgir plus d’un portique fabuleux

Dans l’or de sa vapeur rouge,

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes, 

Allonge l’illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté, 

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l’âme au delà de sa capacité.
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle 

De tes yeux, de tes yeux verts, 

Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers… 

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige 

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord, 

Et, charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort !

❤️ Charles Baudelaire ❤️