Ballade à la Lune 🌙 

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C’Ă©tait, dans la nuit brune,

Sur le clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.
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Lune, quel esprit sombre

PromĂšne au bout d’un fil,

Dans l’ombre,

Ta face et ton profil ?
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Es-tu l’oeil du ciel borgne ?

Quel chérubin cafard

Nous lorgne

Sous ton masque blafard ?
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N’es-tu rien qu’une boule,

Qu’un grand faucheux bien gras

Qui roule

Sans pattes et sans bras ?
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Es-tu, je t’en soupçonne,

Le vieux cadran de fer

Qui sonne

L’heure aux damnĂ©s d’enfer ?
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Sur ton front qui voyage.

Ce soir ont-ils compté

Quel Ăąge

A leur éternité ?
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Est-ce un ver qui te ronge

Quand ton disque noirci

S’allonge

En croissant rétréci ?
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Qui t’avait Ă©borgnĂ©e,

L’autre nuit ? T’Ă©tais-tu

Cognée

A quelque arbre pointu ?
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Car tu vins, pĂąle et morne

Coller sur mes carreaux

Ta corne

À travers les barreaux.
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Va, lune moribonde,

Le beau corps de Phébé

La blonde

Dans la mer est tombé.
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Tu n’en es que la face

Et déjà, tout ridé,

S’efface

Ton front dépossédé.
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Rends-nous la chasseresse,

Blanche, au sein virginal,

Qui presse

Quelque cerf matinal !
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Oh ! sous le vert platane

Sous les frais coudriers,

Diane,

Et ses grands lévriers !
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Le chevreau noir qui doute,

Pendu sur un rocher,

L’Ă©coute,

L’Ă©coute s’approcher.
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Et, suivant leurs curées,

Par les vaux, par les blés,

Les prées,

Ses chiens s’en sont allĂ©s.
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Oh ! le soir, dans la brise,

PhoebĂ©, soeur d’Apollo,

Surprise

A l’ombre, un pied dans l’eau !
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Phoebé qui, la nuit close,

Aux lĂšvres d’un berger

Se pose,

Comme un oiseau léger.
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Lune, en notre mémoire,

De tes belles amours

L’histoire

T’embellira toujours.
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Et toujours rajeunie,

Tu seras du passant

BĂ©nie,

Pleine lune ou croissant.
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T’aimera le vieux pĂątre,

Seul, tandis qu’Ă  ton front

D’albĂątre

Ses dogues aboieront.
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T’aimera le pilote

Dans son grand bĂątiment,

Qui flotte,

Sous le clair firmament !
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Et la fillette preste

Qui passe le buisson,

Pied leste,

En chantant sa chanson.
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Comme un ours Ă  la chaĂźne,

Toujours sous tes yeux bleus

Se traĂźne

L’ocĂ©an montueux.
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Et qu’il vente ou qu’il neige

Moi-mĂȘme, chaque soir,

Que fais-je,

Venant ici m’asseoir ?
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Je viens voir Ă  la brune,

Sur le clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.
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Peut-ĂȘtre quand dĂ©chante

Quelque pauvre mari,

MĂ©chante,

De loin tu lui souris.
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Dans sa douleur amĂšre,

Quand au gendre béni

La mĂšre

Livre la clef du nid,
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Le pied dans sa pantoufle,

VoilĂ  l’Ă©poux tout prĂȘt

Qui souffle

Le bougeoir indiscret.
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Au pudique hyménée

La vierge qui se croit

Menée,

Grelotte en son lit froid,
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Mais monsieur tout en flamme

Commence Ă  rudoyer

Madame,

Qui commence Ă  crier.
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 » Ouf ! dit-il, je travaille,

Ma bonne, et ne fais rien

Qui vaille;

Tu ne te tiens pas bien.  »
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Et vite il se dĂ©pĂȘche.

Mais quel démon caché

L’empĂȘche

De commettre un péché ?
.

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 » Ah ! dit-il, prenons garde.

Quel témoin curieux

Regarde

Avec ces deux grands yeux ?  »
.

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Et c’est, dans la nuit brune,

Sur son clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.
.

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❀ Alfred De Musset ❀
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2 commentaires sur “Ballade Ă  la Lune 🌙 

  1. Georges 2679 dit :

    TrĂšs joli partage…bonne soirĂ©e et bon dimanche

    Aimé par 1 personne

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